Textes


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2014
Images du présent



Qu’est-ce qu’un art authentiquement contemporain ? Cette interrogation récurrente et hautement problématique pour tous ceux qui sont engagés dans une réflexion sur l’art de leur temps semble se loger au cœur même des œuvres les plus récentes de Mathieu Wernert, tant cette question semble venir hanter les toiles de l’artiste. Dans son travail, il élabore une réponse profonde et personnelle à cette question fondamentale. La contemporanéité des œuvres de Mathieu Wernert ne réside en effet ni uniquement dans leur appartenance à une séquence historique temporellement déterminée (le contemporain comme ce qui se situe chronologiquement dans le temps présent), ni simplement dans le choix des formes, des matériaux ou des supports artistiques utilisés dans son œuvre (le contemporain comme un ensemble de formes et de moyens artistiques spécifiques ; après tout, nous avons ici affaire à des peintures abstraites !). C’est avant tout dans le rapport entretenu par l’artiste à son propre temps que réside le caractère contemporain de l’art de Mathieu Wernert. Face à la surabondance des formes de discours réactionnaires, des célébrations nostalgiques d’un passé idéalisé et à jamais révolu, M. Wernert s’affiche tout d’abord sans complexe et de manière extrêmement salutaire comme un homme de son temps. C’est pourquoi il incarne tout le contraire du « mécontemporain » ou de l’apôtre de la décadence, formes humaines pourtant si tristement répandues aujourd’hui. S’il ne s’agit certainement pas d’affirmer qu’il n’y a pas d’admiration légitime du passé (tout à l’inverse !), il faut également prendre conscience de ce que vivre dans le passé, c’est se condamner à être dépassé dans et par son propre temps. Il faut savoir saisir ce qui du passé sert à enrichir et à féconder le présent, non s’y attacher comme à un fétiche empêchant le présent de développer ses potentialités propres. L’amour du passé ne doit pas être purement et simplement l’expression subjective d’une haine du présent, car, de toutes les manières, l’appartenance à notre temps constitue pour chacun d’entre nous l’horizon dans lequel se joue la singularité de nos vies. Si dans son art Mathieu Wernert semble affranchi de toute volonté de faire retour à des formes artistiques du passé (sans pour autant les mépriser), il est clair qu’il a constamment recours dans son processus de création aux images léguées par les artistes qu’il admire profondément. Mais dans cette nouvelle phase de son évolution, l’artiste strasbourgeois semble s’être réellement dégagé de toute volonté mimétique, faisant entendre du même geste une voix tout à fait originale et personnelle.

Mais c’est surtout dans le rapport à d’autres images, celles qui nous environnent au quotidien, que se joue le destin des œuvres récentes de Mathieu Wernert. Et c’est bien pourquoi ses toiles incarnent si fortement le reflet joyeux des éléments de la culture contemporaine et leurs racines sont notamment à chercher dans toutes les images qui nous environnent quotidiennement : publicités et mises en pages des journaux et magazines, pochettes de disques, chartes graphiques, éléments de signalétique, images sur internet, etc. Loin de se cantonner d’emblée à une dénonciation stérile et paresseuse de l’emprise de ces éléments sur nos vies ou de critiquer à bon compte la vocation mercantile de ces images, l’artiste cherche à extraire ce qu’il y a de meilleur au niveau formel dans la mise en forme des images quotidiennes. Il faut savoir reconnaître les qualités graphiques d’une publicité, d’un objet de design, d’une maquette de journal. C’est là aussi que se loge l’esprit de notre temps et que s’exprime la forme de sensibilité qui nous est irréductiblement propre. Qui cherche à aimer son temps doit d’abord chercher à voir ce qui le rend digne d’être aimé, doit chercher à s’en faire aimer en lui manifestant un intérêt jusque dans ses détails apparemment les plus anodins et les plus inoffensifs. Dans le choix des couleurs vives et intenses (les merveilleuses bombes de peinture fluo et la composition attentive de sa palette de couleurs), des éléments formels extrêmement « graphiques » structurant et déstructurant ses tableaux, c’est toute la culture visuelle du temps qui vient en quelque sorte envahir les oeuvres de Mathieu Wernert. Car, bien que pratiquant la peinture abstraite, les toiles de l’artiste strasbourgeois sont suprêmement actuelles en ce qu’elles sont une formidable immersion dans la pop culture contemporaine.

Mais, nous le savons depuis Warhol, l’attitude pop n’a rien à voir avec la simple admiration béate et acritique pour l’époque, elle n’est pas l’une des nombreuses formes aveugles de l’amour du présent. Car, si Mathieu Wernert sait voir ce qu’il y a de noble dans la culture populaire du quotidien, il sait également discerner et exprimer le danger inhérent à l’omniprésence et à l’indifférenciation des images. En véritable artiste, son rapport au temps est également fondamentalement critique et « intempestif ». Le strasbourgeois sait voir et nous faire voir que la culture graphique peut également servir les intérêts de la puissance marchande ou que l’attractivité formelle des images peut tendre à effacer toute hiérarchisation entre les éléments représentés (des nouvelles tragiques voisinent avec des publicités pour produits de luxe dans un journal ; sur la page d’accueil de nos moteurs de recherche, des événements politiques d’importance se situent sur le même plan que les « aventures » dérisoires de starlettes bientôt englouties dans les méandres de la nuit médiatique…). 

Ainsi, qui aime son temps sait s’en inquiéter, qui vit au présent sait ressentir l’inquiétante étrangeté de ce qui semble aller de soi. En dépit du caractère lumineux de ses toiles, la présence des images contemporaines dans les travaux de M. Wernert n’est en effet absolument pas sans heurts, mais bien plutôt faite d’une sourde violence. Il n’y a qu’à voir comment l’artiste maltraite les éléments graphiques composant sa toile, déstructurant toute image trop régulière, cherchant à inquiéter l’évidence visuelle par la superposition, l’accident, le soin minutieux pris à casser toute rythmicité trop attendue (par des taches d’encre, des coups de spatule, de crayon, de feutre, par l’utilisation de sprays, de pipettes et même de flacons de déodorants !). Chaque tableau de Mathieu Wernert est ainsi une composition extrêmement complexe et méticuleuse, inépuisable en quelque sorte (seule l’expérience directe des très grands formats les plus récents est à même de révéler l’infinité de détails rythmant l’ensemble de l’œuvre). Face à ce caractère apparemment paradoxal de la richesse et de la pauvreté des images du présent, l’œuvre de M. Wernert semble être le fruit d’une volonté passionnée et rageuse à la fois d’exprimer ce monde des images dans toute la force de leur nouveauté, tout autant que de ne pas être dupé par elles. 
Mickaël Labbé
Agrégé de Philosophie, travaille sur la pensée de Le Corbusier
Enseignant et Chercheur en Philosophie de l' Art


2012
Face à l’absence d’éléments représentatifs dans la peinture abstraite, on a souvent pris l’habitude de dire que c’est la peinture, de manière purement immanente et en vertu de ses seules qualités internes (de couleur, de forme, de texture), qui « parlerait d’elle-même » ; en réalité, ce qui se donne à voir au travers des œuvres de Mathieu Wernert, c’est une dialectique infiniment plus subtile qui s’élabore dans l’intimité de la rencontre entre le peintre et son objet : la peinture ne parle pas d’elle-même, il faut la faire parler, la contraindre à nous délivrer ses merveilles. En effet, en tant que telle, abandonnée à elle-même pour ainsi dire, la matière reste désespérément muette, elle ne « signifie » rien. Tout comme le bloc de béton pour l’architecte, la matière composant ce morceau de réel qu’est une peinture, ne peut faire sens tant que le geste créateur du peintre ne vient pas insuffler à son inertie constitutive cet élan qui en fera une créature vivante.
À cet égard, ce qui est tout à fait remarquable dans le travail de M. Wernert, c’est la manière singulière dont ce geste éminemment personnel qu’est l’acte de peindre rencontre chez lui des forces que nous pourrions dire « impersonnelles » (pensons ici au rôle du hasard et à l’effet du temps sur ses toiles). Bien plutôt, c’est la manière dont le geste pictural se livre aux prises de ces forces et se confie à elles, dialogue avec ces forces sans jamais s’y abîmer tout à fait (il faut tout de même garder une certaine forme de contrôle, selon ce que Bacon nommait un « chaos maîtrisé »). C’est le caractère transitif de sa peinture qui nous frappe, où tout semble arriver à l’infinitif : racler, émonder, retrancher, dissoudre, arracher, déchirer, arroser même, voilà quelques-unes des actions composant la grammaire de cet alchimiste qu’est le peintre. L’artiste a ainsi très bien compris que peindre ne saurait nullement consister à accumuler des couches de peinture sur une toile conformément à un plan préconçu. À l’inverse de cette idée naïve, peindre, c’est ouvrir un espace de profondeur en deçà de la surface. Peindre, c’est aller toujours plus au fond, rompre la linéarité de la matière pour, à la surface même de celle-ci, faire advenir un champ mental ouvert à l’imaginaire. Et cela ne saurait se faire par le jeu d’une pure décision consciente et rationnelle, sans ouverture à l’inconnu qui habite la toile. En ce sens, sa peinture est bien un éloge la profondeur et son grand talent est d’avoir compris que l’essentiel n’est pas ce que l’on fait sur la toile, mais ce que l’on y défait. L’essentiel est moins ce que l’on appose sur la toile que ce que l’on fait jaillir par en dessous.
C’est à l’aune de cette logique secrète que l’on peut mesurer l’importance de la matérialité de la toile et des qualités intrinsèques de la peinture dans l’œuvre de M. Wernert, là où certaines petites différences (telle nuance de blanc et sa texture singulière, une couleur découverte par l’action du dissolvant, un coup de brosse laissant là une trace que l’on croirait arbitraire, ou encore l’apparition magique par en dessous du cadre de bois dans l’espace de la toile) font en réalité toute la différence. C’est cela la sensibilité proprement artistique et c’est uniquement de par cette action du peintre lui-même que peuvent naître l’émotion et le sens. C’est ainsi que dans le jeu des couleurs et des formes tramant ses œuvres abstraites, nous nous surprenons à découvrir, en deçà de la surface, des paysages, des visages, des villes, des géologies immémoriales aussi bien que des images de notre modernité. Cette manière indirecte de retrouver le réel qui nous entoure dans l’espace même de la peinture nous semble beaucoup plus forte que toute tentative directe de le représenter, convoquant ainsi en nous l’existence toute entière.
Mickaël Labbé
Agrégé de Philosophie, travaille sur la pensée de Le Corbusier
Enseignant et Chercheur en Philosophie de l' Art


2012
À une époque où les peintres se font rares, Mathieu Wernert continue d’exprimer un désir de peinture. Et même s’il explore d’autres champs de la créativité, la photographie par exemple, il ne cesse de revenir à ce geste premier et d’éprouver celui-ci fondamentalement, presque viscéralement. En cela, il n’est pas seulement artiste, il est peintre.
my specialty is living said
a man
E.E. Cummings, Selected Poems

Dans sa pratique picturale, Mathieu Wernert embrasse toutes les possibilités qui s’offrent à lui – les portraits, les paysages –, mais s’attache de plus en plus à des formes abstraites géométriques, généralement rectangulaires, qui soulignent la limite du cadre, comme pour mieux signifier la contrainte dont il faut se libérer ; il inscrit ses formes colorées, avant de racler la toile jusqu’à mettre celle-ci à nue, voire la meurtrir sous les coups répétés. Un détail, une empreinte, un effet de rupture, l’alertent ; ils
 marquent la fin de son intervention, la toile est achevée. Elle peut être soumise au regard.

Il est amusant de constater que l’art de Mathieu Wernert pourrait s’expliquer par des tentatives littéraires, celles qui visent à isoler le mot, le déplacer, le décomposer en groupes de lettres, à le réduire à sa plus simple expression signifiante, celle de l’affect pur, avec la charge qui s’y associe. La comparaison pourrait également valoir pour les approches musicales qui tendent à travailler à même la matière sonore, le free-jazz par exemple ou certaines musiques électroniques d’avant-garde, des sources d’inspiration parmi d’autres pour lui.
La démarche de Mathieu Wernert est hautement poétique dans le sens où elle se suffit à elle-même et n’a d’autre but que de révéler la part d’intériorité qui lui est propre. Sur la base de fragments – les traces résistant aux traitements que le peintre inflige aux formes qu’il a créées sur la toile –, le matériau poétique naît. Des espaces saturés de couleur, imbriqués les uns dans les autres ou les uns par-dessus les autres, il ne reste que les traces – des ruines magnifiques, serait-on tenté de constater – des passages répétés à la truelle qui ne laissent sur la toile que ce qu’il peut en rester : un sentiment, une émotion, les éclats épars du sublime.

Emmanuel Abela ( rédacteur en chef.Novo/Zut/Mots et Sons )


At a time when painters are scarce, Mathieu Wernert continues to express his will to paint. And even if he explores other fields of creativity, photography for instance, he keeps on going back to this primary gesture in a basic and instinctive way. That is what makes him not only an artist but a painter.

In the way he paints, Mathieu Wernert considers all the possibilities that are offered to him, and sets out more and more to abstract forms that question the limit of the frame, as if he wanted to intend the constraint the artist has to release himself of. He carries out colored shapes or ornamental patterns, like his latest arabesques, before scraping off the canvas until it is stripped down, not to say bruised by the strokes. A detail, a discrepancy, a failure warn him, putting an end to his intervention, the canvas is completed, now it can be shown to the public. The art of Mathieu Wernert could be considered literary attempts that aim at isolating the word, at relocating it, at splitting it up into groups of letters, at paring it down to basics, that of flawless affect and the emotional charge that is associated with it. The comparison could also be made with musical approaches that tend to work on sound matter, free-jazz, hip hop, or some avant-garde electronic music that are of inspiring influence to him.

Mathieu Wernert’s commitment is highly poetic in the way it speaks for itself and unravels the hidden reality that is concealed from our view or is beyond belief : that part of inwardness of its own that moves us. On the basis of fragments – remnants resistant to the mistreatments the painter inflicts to the shapes he created on the canvas – the poetic material is born.
From these overlapping spaces saturated with colours, only the traces of repeated gestures using a spatula remain, “magnificent ruins” one might be tempted to say. In the end, the only thing that is left on the canvas is a feeling, an emotion, sparse fragments of the sublime.

(traduction : Franck Marxer)

Emmanuel Abela ( rédacteur en chef.Novo/Zut/Mots et Sons )